Le Pixel Art : entre nostalgie d’une époque révolue et chemin vers une forme d’expression indépendante

Au fur et à mesure du développement des technologies,  les consoles et les machines continuent de voir leur puissance s’accroitre et deviennent capables d’afficher des images à résolution toujours plus haute.  Dans l’industrie des jeux vidéo, l’univers en 2 dimensions des pixels semble avoir été laissé dans le passé : les graphismes en 3 dimensions ont largement gagné du terrain. Aujourd’hui, nos yeux sont tellement habitués à observer des images lisses et propres qu’une photographie pixelisée est perçue comme une erreur de résolution. Cependant, il y a une réelle tendance vers l’art du pixel que nous pouvons qualifier de « Pixel Art », qui au contraire, affiche fièrement les pixels sur le devant de la scène plutôt que de les dissimuler dans la masse. Ce renouveau du Pixel Art traduit-il une simple nostalgie d’une époque révolue ou pouvons-nous voir le Pixel Art trouver sa place au sein des arts visuels ?

Le Pixel Art : qu’est-ce que c’est ?

Le Pixel Art trouve ses origines dans les logiciels de dessin et de peinture 2D et s’est répandu grâce à la conception de jeux d’ordinateur dans les années 80 et 90. Les pixels sont générés et disposés par l’intermédiaire d’un logiciel graphique qui permet d’éditer des images au niveau de pixel individuel. Face à ce type d’images, notre mémoire collective ne peut s’empêcher de faire défiler dans nos têtes les images des premiers jeux informatiques.

Aujourd’hui, alors que le nombre de pixels impliqués dans la conception d’une image ne cesse d’augmenter dans le but d’obtenir une image toujours plus propre et plus lisse (hier HD, aujourd’hui 4K et demain 8K…), nos yeux ne sont maintenant plus capables de discerner les pixels individuels noyés dans la masse.

Les premiers programmes et dispositifs informatiques n’avaient pas la capacité d’afficher le nombre de pixels requis pour générer une telle image. En raison de cette contrainte, c’était au graphiste de trouver un moyen de détourner ces limitations en donnant forme à une image identifiable à partir d’un faible nombre de pixels. Pourtant, aujourd’hui encore de nombreux artistes choisissent de travailler avec cette contrainte afin de mieux mettre en valeur chaque petit carré individuel, attribuant à leur art une réelle qualité que l’on peut qualifier de rétro.

Une réinterprétation d’anciennes formes d’art ?

Bien que les sources du Pixel Art découle de l’univers informatique des ordinateurs, nous pouvons clairement observer de fortes similitudes avec d’anciennes formes d’art traditionnelles telles que les mosaïques romaines développées dès le VIIIème siècle avant JC, la broderie, ou encore le perlage.

La mise en parallèle du Pixel Art et de la technique du pointillisme développée en 1886 par Georges Seurat et Paul Signac est également surprenante. La technique pointilliste utilisée par les artistes peintres peut se définir par la juxtaposition de petites touches de couleurs pour laisser apparaitre une image. Le Pixel Art en fait de même : à la place des petits points de peinture disposés sur la toile, ce sont des petits carrés numériques disposés sur un écran d’ordinateur. L’ensemble de toutes ces anciennes formes d’art faisant usage de petites unités colorées ne peut être mis à l’écart des influences du Pixel Art contemporain dans le discours d’aujourd’hui.

Le Pixel Art dans l’industrie des jeux vidéo

A la naissance des premiers jeux d’ordinateur et des consoles de jeux vidéo, l’unique manière de générer une image en 2D était le Pixel Art afin de la retranscrire à l’écran. Ce type de rendu d’image reste extrêmement marqué dans notre mémoire collective. Même pour les non amateurs de jeux vidéo, les graphismes des jeux pixelisés comme ceux de Mario ou de Zelda sont inoubliables. Quel qu’a été le succès de ces jeux, ce sont avant tous leurs graphismes qui sont le symbole même de la culture du jeu vidéo. Le développement des technologies a rendu les machines et les consoles de jeux beaucoup plus puissantes et les graphismes en 2D à faible résolution ont laissé place aux graphismes en 3D dans une résolution beaucoup plus élevée. Dans l’industrie professionnelle des jeux vidéo, le Pixel Art est donc devenu complètement désuet. Et pourtant, c’est dans une toute autre sphère que les pixels continuent de vivre à présent : la scène de l’art.

Le retour du pixel sur la scène de l’art et du design

Nous pouvons observer un certain nombre d’artistes ou d’agences faisant usage du Pixel Art. L’agence eBoy l’illustre très bien : le Pixel Art est pour elle sa conception à part entière. EBoy est un groupe basé à Berlin et à Vancouver fondé en 1997 par le trio Kai Vermehr, Steffen Sauerteig et Svend Smital. Très influencés par la culture pop, le shopping, la télévision, les jeux informatiques mais aussi les jouets LEGO, ils sont reconnus à l’international pour leurs illustrations de paysages urbains complexes représentés en isométrie. Pour Kai Vermehr, le Pixel Art est immortel et il le justifie bien :

Handling pixels is fun and you are forced to simplify and abstract things, which is a big advantage of this technique.

Ainsi, ce qui rend le Pixel Art non obsolète c’est sa simplicité d’utilisation et son enjouement.

Suivant l’exemple d’eBoy, aujourd’hui nous trouvons de nombreux artistes, graphistes et designers s’inspirant du Pixel Art de manières toujours plus décalées et intéressantes. C’est le cas de Txaber et son travail intitulé Pantone as Pixel : ce graphiste espagnol crée des images iconiques à partir de nuanciers Pantone. Son travail consiste donc dans un premier temps en une stylisation minimaliste des images ainsi réduites à des carrés colorés, puis dans un second temps un assemblage de carrés de couleurs Pantone afin d’obtenir l’image finale.

Le champ d’usage du pixel ne cesse de repousser ses limites. 1024 architecture le montre bien en l’appliquant au domaine du multimédia. 1024 architecture a été fondé en 2007 par Pierre Schneider et François Wunschel. Le nom du groupe en dit déjà long ; Pierre Schneider l’explique :

Ça correspond tout simplement à 2 puissances 10, c’est un nombre binaire. Les nombres binaires sont très utilisés en informatique et notamment pour les résolutions des écrans d’ordinateur ou des vidéos projecteurs. La résolution standard d’un écran, c’est du 1024 pixels.

A la frontière entre le monde de l’architecture et le monde de l’art numérique, le monde réel et le monde virtuel, 1024 architecture mélange aspect scénique et architectural, contenu visuel et sonore, et programmation informatique qui permet à tous ces éléments de dialoguer ensemble. Du carton à la structure cubique métallique en passant par la projection d’un pixel excité comme un électron libre, les carrés et les cubes sont des formes qui reviennent très souvent dans leur travail et qu’ils ne cessent d’exploiter et d’explorer sous toutes les formes.

Conclusion

Alors que le Pixel Art reste avant tout une forte référence au monde de l’informatique et des consoles de jeux vidéo, il est certain que de nombreux artistes et designers y trouvent une forme d’expression idéale. Malgré que son principe technique se rapproche de celui de certaines formes d’art anciennes et populaires comme la mosaïque et le pointillisme, le Pixel Art semble se faire une place indépendante au sein des arts visuels. Le Pixel Art s’avère donc être une forme d’expression à part entière et qui continue de perdurer dans le temps.

Sources


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Viane Lê

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